MOT DU RÉALISATEUR
Lorsque j’ai rencontré Christian Forget, l’un des deux protagonistes de Qu’importe la gravité, sa beauté hors-norme et lunaire m’a tout de suite fasciné. Depuis 2005, je l’ai régulièrement employé comme modèle vivant dans le cadre de mon travail en photographie. Au fil d’années de collaboration, nous avons développé une complicité qui fut cruciale pour le tournage de ce film.
Quand Christian, en 2010, m’a parlé de son projet de vol, il m’a tout de suite paru qu’il y avait dans l’image d’un malvoyant devenant corps ascendant quelque chose de porteur de sens. Ce plan de vol insolite est ancré dans un savoir technique et des activités bien concrètes, mais relève aussi indéniablement des domaines de l’imaginaire et du désir. Cette histoire d’un homme handicapé parvenant à échapper à la gravité m’a semblé pouvoir devenir le symbole d’une conquête de l’improbable, d’un dépassement extatique des limites. Et il m’est apparu que cette quête devait faire l’objet d’un film, peut-être en raison de la dimension cinétique inhérente au vol tout comme au cinéma.
Il m’aura toutefois fallu encore quelques années pour trouver la forme qu’allait prendre ce projet. Christian était beaucoup dans le ressassement d’évènements passés et je ne voyais pas comment faire de cette matière évanescente un récit vibrant, incarné, dynamique. Ce n’est que lorsque Bruce, le second personnage, est apparu, que j’ai su qu’un film dense et singulier pouvait naitre. Bruce nous livre un ensemble de visions, gestes et affabulations qui viennent intensifier et illuminer la quête de Christian en répétant les motifs de l’ascension et de la chute. Bien que l’expérience du vol soit d’abord et avant tout celle de Christian, Bruce vient nommer cette expérience ; il lui confère une saveur poétique insoupçonnée et une puissance expressive qui contribuent à faire basculer ce qui pourrait relever du simple fait divers dans la sphère du mythe.
Le tournage de ce film fut parfois difficile à gérer, à la fois humainement et logistiquement. Mais ce fut au final une expérience remarquable et un rare privilège que d’avoir pu participer d’aussi près à la vie intense de ces deux hommes d’exception. J’ai voulu éviter les écueils sentimentaliste et moraliste qu’entraine le fait de traiter de sujets comme le handicap et la santé mentale en présentant une histoire aux accents de conte surréaliste, qui allie le naturalisme sans fard du « cinéma direct » à une approche autorisant l’errance et le jeu, là où la fantaisie s’empare du réel.
Matthieu Brouillard